Quand l’amitié permet de faire des grandes choses
«Pour être amis, il n’est pas nécessaire d’être d’accord sur tout». Ce courant d’amitié spirituelle, on l’a senti entre trois responsables des organismes les plus représentatifs de la chrétienté mondiale : Mgr Brian Farrell, secrétaire du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens, le pasteur Olav Fykse Tveil, secrétaire général du Conseil œcuménique des Eglises et Geoff Tunnicliffe, directeur de l’Alliance évangélique mondiale. Un beau fruit de la Conférence d’Edimbourg, qui rassemble 400 délégués de toutes ces Eglises, du 2 au 6 juin 2010.
Quel est le lien entre l’unité chrétienne et la mission ?
Geoff Tunnicliffe. L’Alliance évangélique a été fondée dans ce but en 1846 : pour unir les efforts en vue de la mission. Elle relie aujourd’hui 420 millions de personnes et comprend 127 Alliances évangélique nationales. En 1910, la majorité des délégués participant à la première conférence mondiale étaient évangéliques. Participer aujourd’hui à cette conférence nous relie donc à nos racines.
Brian Farrell. La mission est un commandement, l’œcuménisme est une prière. La mission a toujours eu lieu dans l’Eglise. L’unité a toujours été une recherche de l’Eglise. Aujourd’hui, nous fêtons le 50e anniversaire du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens. Né suite à l’invitation de chrétiens non-catholiques au deuxième Concile du Vatican II, ce Conseil a formé une multitude d’évêques à une ecclésiologie de communion au lieu d’une ecclésiologie de l’exclusion. Le mouvement œcuménique est vraiment reconnu par l’Eglise catholique comme un don du Saint Esprit.
Olav Fykse Tveit. La conférence d’Edimbourg en 1910 a amené une nouvelle dynamique dans le christianisme. Elle a fait prendre conscience que si l’Evangile est le même pour tous, il est contradictoire de ne pas le transmettre ensemble. Je suis reconnaissant pour la contribution du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, pas seulement à l’interne de l’Eglise catholique, mais pour toute la chrétienté. Nous sommes ici pour partager les dons que Dieu nous a donnés. En Christ et dans l’Evangile, il n’y a pas de division entre l’unité, la mission, la justice, la paix et le souci de la création. Et nous avons à répondre ensemble à la vocation qu’il nous adresse.
Y-a-il vraiment une collaboration possible, alors qu’il y a tant de différences entre vos Eglises ?
Tunnicliffe. Pour collaborer, comme pour être des amis, il n’est pas nécessaire d’être d’accord sur tout. Par exemple, un document important sur le sens de la conversion est actuellement en train d’être rédigé. Ce travail est soutenu par nos trois organismes. Certes, il y a des différences entre nous, mais un bon esprit existe et nous arriverons à proposer un texte valable. D’autre part nous pouvons nous engager ensemble pour la justice sociale, le respect de la création, le souci des pauvres. Et nous engager pour l’unité du corps du Christ.
Tveit. Nous sommes appelés à faire ensemble tout ce que nous pouvons faire ensemble, même s’il y a des points qui nous séparent. Par exemple le souci de la création, de la justice et de la paix dans le monde doivent nous conduire à collaborer. D’autre part, il faut reconnaître que tous veulent annoncer le même Evangile. Nous ne devons pas nous accuser de ne pas le faire. Nous avons une responsabilité commune à l’égard de ce monde. Nous ne sommes contre personne, nous ne sommes pas ici pour nous défendre, mais pour nous ouvrir à ce que les autres peuvent nous apporter.
Farrell. La bonne expérience de cette conférence est d’être ensemble, de travailler ensemble et de prévoir de nouvelles choses à faire ensemble. Certes, il peut y avoir de grandes différences entre nous, qui peuvent même provoquer de nouvelles divisions, par exemple dans la manière dont les Eglises exercent un discernement dans les questions morales. Mais même si nous avons des différences, nous pouvons collaborer. Le mouvement œcuménique a heureusement pu surmonter cette idée que nous ne pourrions pas collaborer à cause de nos différences.
Qu’est ce qui pousse le mouvement œcuménique en avant ?
Tunnicliffe. C’est la prière de Jésus dans l’Evangile de Jean « Que tous soient un…afin que le monde croie » ! Dans ce texte, l’unité est aussi fondée sur la vérité. Mais la force de l’unité tient aussi à notre diversité. Quant nous sommes ensemble, avec toute notre diversité, cela a un grand impact, que le monde peut voir.
Farrell. Ce qui nous motive est d’abord d’être à l’écoute de la Parole du Christ et de sa prière pour l’unité. Cette vie en Christ est une expérience profonde qui toujours nous tire en avant.
Tveit. Le Conseil œcuménique des Eglises parle de l’unité comme un don et un appel. Il s’agit d’abord de voir que nous avons reçu le même appel. Cela nous conduit à nous reconnaître les uns les autres. Une telle conférence nous aide aussi à prendre conscience que nous avons tous reçu des dons pour répondre à la même vocation du Christ : partager l’Evangile, servir les pauvres, nous engager pour la justice.
Cette conférence aura-t-elle une signification durable ?
Farrell. Cette conférence ne résoudra pas tout, mais elle est une halte dans notre pèlerinage, où nous reprenons des forces. Ces conférences sont des étapes nécessaires, même quand il n’y a pas de résultats décisifs. Elles nous aident à grandir ensemble comme corps du Christ. Et cela est le plus important. Ce qui m’impressionne le plus dans cette conférence est de voir combien la mission a changé en 100 ans. Comment nous pouvons aujourd’hui nous entraider. Dans notre monde brisé, le Saint Esprit est une puissance qui guérit et réconcilie. J’ai confiance que cette conférence nous fortifiera.
Tunnicliffe. : Plusieurs événements ont lieu en 2010 pour commémorer le centenaire de la première conférence missionnaire. Le mois dernier 10'000 personnes étaient à Tokyo. En octobre le Mouvement de Lausanne rassemblera 5'000 personnes en Afrique du Sud, au Cap, pour sa troisième Assemblée, après celle de 1989. Mais le sens particulier de cette conférence à Edimbourg est qu’elle rassemble le plus grand nombre de familles d’Eglises : cela sera sa contribution unique parmi les autres événements.
Tveit. Nous croyons au Saint Esprit, c’est pourquoi nous ne décidons pas du futur. Nous avons besoin d’être ensemble pour réfléchir qui nous sommes et où nous voulons aller.
Quelles sont les nouvelles possibilités pour la ré-évangélisation de l’Europe ?
Farrell. Reconnaissons d’abord que nous vivons dans un monde fragmenté et même dans une société qui accepte la fragmentation, sur le plan philosophique. Ce ne sont pas les stratégies qui comptent, mais de retourner à l’Evangile, à une spiritualité plus profonde. C’est notre expérience des mouvements dans l’Eglise catholique. Nous avons aussi besoin de la foi et de la vitalité des chrétiens qui viennent du sud.
Tveit. La sécularisation peut être un grand défi quand elle rejette la valeur de la religion. Mais en Europe, il faut aussi reconnaître que beaucoup de valeurs de l’Evangile ont été intégrées dans notre société. Une grande humilité est aussi nécessaire pour partager l’Evangile, car le refus des personnes peut venir des erreurs de l’Eglise, de son autoritarisme et de son manque de cohérence.
Tunnicliffe. La contribution des chrétiens doit être réaliste. Nous voulons être une voix qui rappelle à la société l’importance de la foi en Dieu. Nous ne voulons ni contrôler, ni exercer un pouvoir quelconque, mais seulement apporter notre contribution au débat pluraliste. Et être entendus. Cela enrichira la société.
Site internet de la conférence Edimbourg 2010

